"Rencontres insolites" du 14 juin au 9 septembre
Quand les mythes surgissent de la matière
Au cœur de l’Aveyron, le Don du Fel se dresse comme un sanctuaire suspendu entre ciel et terre, perché sur un promontoire vertigineux. L’exposition de l’été nous entraîne dans un territoire où les mythes du Nord rencontrent ceux de la Méditerranée, comme s’ils procédaient d’une même source.
En découvrant les œuvres de Kim Simonsson, une question s’est immédiatement imposée à moi : comment une sculpture dissimulée sous un flocage de fibres de nylon peut-elle trouver sa place dans une galerie consacrée à la céramique ?
J’ai vite compris, en interrogeant Nigel Atkins, commissaire de l’exposition, que cette question était finalement assez ingénue.
La question n’était finalement pas de savoir si Kim Simonsson était « assez céramiste », mais pourquoi sa présence était essentielle à l’équilibre de l’exposition.
« Lorsqu’on regarde une œuvre, on ne peut pas la dissocier des forces culturelles qui l’ont fait naître. Une sculpture gothique ne peut pas s’apprécier indépendamment de la mythologie qui l’accompagne. Je vois Simonsson comme un héritier des mythes scandinaves, nordiques et alémaniques, de l’univers des Nibelungen et de tout un folklore peuplé de trolls, d’êtres sylvestres et de créatures vivant dans les forêts, sous la terre, au cœur du végétal et de la géologie. Cet imaginaire est profondément enraciné dans les paysages du Nord. Il n’a pas d’équivalent dans le monde méditerranéen. »
Derrière ces figures énigmatiques se cache un véritable travail de céramiste. Kim Simonsson modèle ses sculptures en grès qu’il cuit à 1 150 °C. Ce n’est qu’ensuite, équipé d’un scaphandre intégral, qu’il projette des fibres sur les pièces. Grâce à un dispositif électrostatique, les fibres de nylon viennent alors se dresser parfaitement à la verticale, créant une surface d’une étonnante densité. Cette peau végétale absorbe la lumière, crée des noirs d’une profondeur étonnante et donne à ses personnages une présence presque irréelle.
Nigel Atkins poursuit alors son raisonnement :
« Si l’on expose Simonsson, il faut lui offrir un répondant en céramique. Avec ses figures qui nous plongent dans le monde des mythes, il fallait des artistes capables d’exalter la matière elle-même. »
C’est ainsi qu’est née l’idée de faire dialoguer son travail avec celui de Claudi Casanovas, artiste fidèle à la galerie depuis plus de quinze ans. D’abord surpris par cette proposition, Claudi Casanovas a fini par reconnaître qu’elle révélait une évidence. Ses grandes plaques murales évoquent la mythologie méditerranéenne et répondent naturellement aux récits du Nord imaginés par Simonsson. Réalisées par impression, elles mettent en scène un mouvement qui part du centre vers l’extérieur, comme une invitation au voyage, avant de revenir vers son origine dans la figure de la spirale. À l’image d’Ulysse, dont les aventures constituent autant d’étapes d’une quête de soi, elles interrogent la construction de l’identité humaine. Là où Claudi Casanovas imprime la matière de multiples empreintes, Kim Simonsson recouvre ses figures d’un flocage qui les fait presque disparaître sous un étrange manteau de velours. Deux écritures très différentes qui racontent pourtant la même interrogation sur l’origine et la mémoire.
Eukeni Callejo
Le travail d’Eukeni Callejo vient prolonger ce dialogue. Si Kim Simonsson et Claudi Casanovas convoquent les mythes à travers leurs figures et leurs récits, Callejo les fait surgir directement de la matière. Il travaille notamment l’ardoise, une ancienne argile transformée par d’immenses pressions géologiques. Lors de la cuisson, cette roche se dilate, se fissure et se métamorphose, comme si les forces enfouies de la Terre se réveillaient dans le feu. Son travail relève autant de l’expérimentation que de l’acceptation de l’imprévisible : de nombreuses pièces sont volontairement écartées à la sortie du four, tant il pousse la matière jusqu’à ses limites. Là où Simonsson et Claudi Casanovas donnent une forme aux mythes, Callejo révèle le caractère presque mythologique de la matière elle-même.
Mon regard
En quittant l’exposition, une image ne cessait de me revenir en mémoire : celle de la série Katla, où des personnages surgissent lentement de la terre au pied d’un volcan, comme si le paysage lui-même leur redonnait vie. J’ai éprouvé cette même sensation devant les œuvres. Les créatures de Kim Simonsson semblent émerger des mousses et des forêts du Nord. Chez Claudi Casanovas, les reliefs évoquent des vestiges archéologiques portant encore la mémoire des récits méditerranéens. Avec Eukeni Callejo, la roche paraît poursuivre sa métamorphose sous nos yeux. J’ai compris alors que Nigel Atkins avait fait bien plus que réunir trois artistes. Il avait construit un dialogue où les mythes prennent racine dans les paysages, la géologie et la matière elle-même. L’exposition fait naître l’idée que ces récits ne sont peut-être pas seulement des histoires racontées par les hommes. Ils semblent sommeiller dans la matière elle-même, tels des forces telluriques silencieuses que les artistes réveillent.
dépliant exposition N°2.pdf
MICHEL MURAOUR
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