La formation à Dieulefit en péril : plus qu’une école, un écosystème menacé
Le marché de Saint-Sulpice, la biennale de Chantemerle-lès-Grignan, le festival européen Terralha à Saint-Quentin-la-Poterie … Tous ces événements, importants pour les collectionneurs de céramique, exposent d’anciens stagiaires formés pendant 14 mois à Dieulefit. Cette prestigieuse formation est pourtant suspendue à la suite d’une diminution du financement du conseil régional de Rhône-Alpes-Auvergne. Une pétition a recueilli plus de 3700 signatures pour demander son maintien.
C’est une drôle de rentrée de septembre qui se profile à la Maison de la Céramique de Dieulefit. Ce bourg de la Drôme est l’un des viviers de la céramique en France. Pour la première fois depuis 1997, il n’y aura plus la formation longue « céramiste » à Dieulefit . Ce parcours d’excellence, 14 mois de formation pour onze stagiaires, a été suspendu en raison d’une baisse de subvention de la Région Rhône-Alpes-Auvergne.
« Un travail de création à la hauteur des enjeux »
Selon le courrier du collectif Profusion, à l’initiative de la pétition demandant “la sanctuarisation de cette formation unique”, l'école de Dieulefit est devenue “une référence dans le paysage de la céramique française actuelle. La qualité du travail des anciens stagiaires leur permet d’accéder aux événements de référence nationaux et internationaux. Le format actuel de la formation permet aux stagiaires un travail de création à la hauteur des enjeux et des exigences de notre métier, à la croisée de l’artisanat et de l’art contemporain.”
Cette lettre s’adresse aux ministres de la Culture et du Travail. On y apprend que la Région, « principal financeur de la formation « céramiste », a annoncé une réduction des dotations de 125 000 € à 40 000 € ainsi qu’un raccourcissement du cursus de quatorze mois à moins d’un an, pour seulement cinq stagiaires au lieu de onze jusqu’à présent ».
“Diversifier les sources de financements”
La réponse de la Région est à lire sur le site Ici Drôme Ardèche (ex France Bleu). Selon la collectivité locale, “l’ensemble des formations relevant des 283 métiers d’art du territoire peuvent être soutenues par la Région Auvergne-Rhône-Alpes. La Maison de la Céramique ne fait pas exception et bénéficie d’aides de la Région. Jusqu’à présent, la collectivité finançait plus de 80 % du coût des formations de la Maison de la Céramique. C’est pourquoi, en 2022, la Région leur a demandé de diversifier leurs sources de financement (OPCO, Transition Pro, France Travail, etc)" explique au journaliste de Ici Drôme Ardèche, le conseil régional qui a la compétence de la formation professionnelle. “C’est ce que nous avons fait, précise Marion Boisjeol, directrice pédagogique du centre de formation de la Maison de Dieulefit. Depuis 2022, nous avons diversifié comme nous avons pu. Nous sommes arrivés à assumer 40% des frais pédagogiques, le reste étant à la charge de la Région”.
On peut lire aussi que depuis 2022, « l’aide régionale a été progressivement réduite afin de permettre à la structure de développer cette diversification sans mettre en danger son équilibre économique". La Région continue de financer cette formation mais beaucoup moins.
Pour cette rentrée 2026, la Maison de la Céramique de Dieulefit proposera toujours le CAP tournage et une nouvelle formation “céramiste”, toujours prise en charge essentiellement par la Région. Mais elle ne s’adressera plus qu’à 5 stagiaires et elle reprendra un condensé de deux des trois modules de la formation phare de Dieulefit (567 heures au lieu de 1918 heures soit un budget de 80 000 euros au lieu de 240 000 euros) “C’est pour ne pas être en totale désertion” explique Audrey Ballachino, artiste et formatrice à Dieulefit.
Une sensibilité si particulière
D’où vient la réputation de Dieulefit ? Pour Audrey Ballacchino, cette formation allie la technique et la dimension artistique. “J’aime vraiment la sensibilité de cette école”.
Après avoir été elle-même stagiaire de cette formation en 2016, Audrey est devenue formatrice à Dieulefit. Elle y est “chef d’atelier”. “C’est hyper important d’être sortie de cette école". Comme une carte de visite, en quelque sorte.
Cette formation, certifiée Qualiopi, a été bâtie sur trois piliers : la conception et la recherche, la fabrication et l’organisation de l’atelier, la gestion et la communication. “Un temps pour se trouver” de 14 mois.
Une gratuité essentielle
Grâce aux financements, cette formation qui revient à plus de 20 000 euros, est gratuite pour les stagiaires. “C’est carrément essentiel” estime Audrey Ballacchino. Cela permet de former des jeunes qui sortent d’école d’art ou d’architecture, d’avoir des profils internationaux ou en reconversion. “Si vous voulez irriguer une profession vieillissante, il faut bien que des jeunes entrent en formation” résume Marion Boisjeol, directrice pédagogique du centre de formation de la Maison de Dieulefit.
Bref, il y a eu, jusqu’à maintenant, une diversité des parcours. Si la formation devenait payante, elle ne concernerait pas le même public. Seules des personnes en fin de carrière qui veulent se reconvertir pourraient y accéder. “Cela ne donne pas les mêmes profils” explique Audrey Ballacchino.
Audrey Ballachino, panier crème et ail noir exposé lors de Barock à Giroussens. source : Instagram.
Agathe Rottier a été justement l’une de ces jeunes stagiaires. Elle se souvient bien de ces 14 mois “intensifs" entre 2022 et 2023. Sans l’assurance de la gratuité, Agathe Rottier n’aurait pas postulé pour suivre cette formation. Elle estime que la formation de Dieulefit lui a permis de faire “décoller” son travail. Elle souligne aussi l’importance de la gratuité de cette formation. “J’avais conscience de cette chance”, explique-t-elle.
Une réduction d’aide paradoxale
Cette diminution du financement par la Région intervient alors que le marché de la céramique est en train de conquérir un public de plus en plus large. Selon un article du Monde, publié en mars 2026, “le nombre de céramistes et potiers en France a presque doublé depuis 2020, passant d’environ 3400 à près de 7800 en 2025”. En soi, c’est une bonne nouvelle pour les Céramophiles ! Mais, est-ce juste un phénomène de mode ? Est-ce que tous ces céramistes ont eu le temps de murir leur expression artistique ?
D'après Marion Boisjeol, la Région privilégierait les formations à des métiers en tension mais, selon elle, “les céramistes ont leur part dans le développement économique d’un territoire.” Autre conséquence plus lointaine, “à long terme, le tourisme pourrait se modifier” estime la directrice.
“On vient à Dieulefit pour sa réputation de lieu de céramique”. Marion Boisjeol
Diminuer la voilure pour cette formation bac plus deux alors que la céramique n’a jamais eu autant le vent en poupe, est-ce un paradoxe ? Foires internationales à Bruxelles puis Paris, intérêt croissant des galeries d’art et des commissaires-priseurs, la céramique est assurément présente sur le marché international de l’art.
“C’est aussi lié à une vision fausse des financeurs. Une activité artisanale n’est pas forcément de l’ordre du loisir, estime Marion Boisjeol. Les céramistes formés à Dieulefit créent leur activité, ils sont des chefs d’entreprise”.
"Mon travail a décollé”
Avant de venir se former à Dieulefit, la jeune artiste Agathe Rottier avait déjà effectué deux formations. “J’avais besoin d’enrichir mon parcours avec celle de Dieulefit qui est réputée pour sa qualité”. Cette réputation vient aussi du temps passé dans les ateliers d’artistes et des nombreuses interventions de céramistes chevronnés. “C’est très enrichissant” confirme Agathe Rottier.
“Quand on dit que l’on vient de Dieulefit, le public est interpellé, il connaît ce nom.” Agathe Rottier.
Installation d'Agathe Rottier pour le parcours d'art contemporain Sillon . Source Instagram
Dès la sortie de sa formation de 14 mois à Dieulefit, Agathe Rottier expose. La Biennale de Grignan réserve systématiquement entre 6 et 7 places pour les céramistes qui viennent d’être formés à Dieulefit. Ensuite, la jeune femme est repérée en 2024 par la Nendo Galerie à Marseille. Tout s’enchaîne. Agathe Rottier est aussi sélectionnée trois années de suite pour exposer à Saint-Sulpice.
Qualité et écosystème
C’est tout un écosystème qui pourrait être ébranlé par la mise en veille de cette formation. La Maison de la céramique de Dieulefit fait partie d’un réseau bien connu des collectionneurs. Il regroupe des lieux emblématiques de la céramique en France. Ce réseau regroupe depuis bientôt dix ans le Centre Céramique Giroussens, l’Institut Européen des Arts Céramiques de Guebwiller, l’Association Céramique La Borne, Saint-Quentin-la-Poterie et la Maison de la Céramique du Pays de Dieulefit.
"Les centres céramiques sont au cœur d’une dynamique de professionnalisation et de transmission de savoirs et de savoir-faire d’exception." La Réunion des Centres
Appartenir à ce réseau, c’est “promouvoir et pérenniser la singularité des missions de nos structures autour de l’organisation d’expositions, de production d’œuvres, de transmission et de formation, d’activités de médiation et plus largement de soutien et d’accompagnement à la création céramique contemporaine” explique La Réunion des Centres. La formation des futurs artistes est donc cruciale.
“Dans le cadre de la formation continue, il n'existe pas de formation équivalente” (à celle de Dieulefit ou de Guebwiller) assure Marion Boisjeol. Certes, les jeunes céramistes peuvent toujours se former à l’IEAC de Guebwiller pour obtenir la certification “Céramiste”. Un partenariat existe avec la Maison de la céramique de Dieulefit. Il y a aussi la formation privée de 10 mois chez Créamik proposée par Matthieu Liévois. Quant au CNIFOP à Saint-Amand en Puisaye, il propose aussi deux formations de neuf mois.
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Article écrit avec la collaboration de Sébastien Barrère.
Photos à Dieulefit de Marion Boisjeol, prises cet été lors de la dernière formation "céramiste" de 14 mois à Dieulefit.
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