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Sébastien BARRERE
3 septembre 2026
Alberto Bustos — De l’inorganique au vivant

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Alberto Bustos — De l’inorganique au vivant

Dans son atelier situé près de Calafell, dans la province de Tarragone, Alberto Bustos vit depuis huit ans au plus près de la nature. Né à Valladolid, où il a passé quarante-cinq ans et fait ses premiers pas dans la céramique, il a trouvé ici un environnement qui semble aujourd’hui correspondre autant à son travail qu’à sa manière de vivre : la tranquillité, la nature, la mer et la montagne à proximité.

Cette relation au paysage n’est pourtant pas chez lui une simple recherche esthétique. La nature est avant tout le lieu d’une confrontation : celle d’un monde vivant qui tente de survivre aux transformations que lui impose l’être humain.

« Depuis que j’ai conscience de la dégradation systématique que nous faisons subir au milieu naturel, c’est devenu le sujet à travers lequel j’ai voulu exprimer mes sentiments : montrer comment la nature essaie de nous survivre. »

Apprendre en transgressant

Autodidacte, Alberto Bustos travaille la céramique depuis plus de trente-cinq ans. Son apprentissage s’est construit par l’expérimentation, selon une méthode qu’il résume simplement : essai, erreur, nouvel essai.

Cette absence de formation académique, qu’il a longtemps vécue comme une faiblesse, est progressivement devenue l’une des forces de son travail. Elle lui a permis de s’affranchir d’une partie des interdits techniques qui accompagnent traditionnellement l'apprentissage de la céramique.

« J’ai mis de tout dans le four, sauf des êtres humains », plaisante-t-il.

Éponges, carton, papier cuisson, papier aluminium, film plastique ou branches d’arbres sont ainsi susceptibles de rencontrer grès et porcelaine. Certaines expériences fonctionnent, d’autres non. Mais Alberto Bustos refuse précisément de parler d’échec : un résultat inattendu est d’abord un apprentissage.

C’est cette liberté qu’il cherche également à transmettre dans les workshops qu’il donne depuis une quinzaine d’années dans de nombreux pays.

Il distingue volontiers deux grandes attitudes parmi les céramistes : ceux qui restent proches des techniques établies et ceux qui cherchent à les transgresser. Non pas tradition contre contemporanéité — une céramique réalisée au tour peut parfaitement être contemporaine — mais plutôt respect des règles contre désir de les éprouver.

« Il y a énormément de règles dans la céramique et cela ne m’a jamais plu. Même lorsque j’en ai enfreint certaines et que le résultat paraissait mauvais à des céramistes plus puristes, pour moi il pouvait être parfait. »

Son conseil aux participants de ses stages tient alors presque en un mot : fluir, laisser les choses advenir, travailler librement et apprendre à écouter ce que l’on cherche soi-même à exprimer.

Le mouvement comme fuite

Les sculptures d’Alberto Bustos semblent souvent saisies en pleine croissance. Elles s’étirent, se courbent ou paraissent entraînées par une force extérieure. Certains y voient le vent, d’autres des algues déplacées par les courants marins.

L’artiste accueille volontiers ces interprétations, mais la signification qu’il donne à ce mouvement est différente.

« Pour moi, c’est toujours un mouvement de fuite. »

Fuir parce que quelque chose empêche de vivre ou de se développer pleinement. Chercher ailleurs un endroit où pouvoir retrouver sa propre essence.

Cette lecture rejoint directement son parcours personnel. Alberto Bustos dit s’être longtemps déplacé avant de trouver son lieu. Aujourd’hui, entre nature, mer et montagne, auprès de son compagnon, il estime ne plus ressentir cette nécessité de partir.

Ses sculptures parlent donc de nature, mais elles racontent également sa vie. Chaque pièce, explique-t-il, contient quelque chose d’un passage de son existence.

Faire cohabiter les contraires

Une autre tension traverse presque constamment son travail : celle de l’organique et de l’inorganique.

Des cubes, des blocs et des structures architecturales rencontrent des formes végétales. Une surface rigoureusement géométrique semble commencer à pousser. Une colonne produit un fruit. Un mur se transforme progressivement en organisme.

« J’aime beaucoup mélanger l’organique et l’inorganique. Pour moi, cela se résume en un mot : l’empathie. »

Peut-on faire cohabiter deux éléments apparemment incompatibles sans que l’un empêche l’autre de se développer ?

La question dépasse rapidement la matière. Alberto Bustos voit dans cette coexistence une métaphore de nos relations humaines et évoque notamment le racisme, le rejet des autres cultures ou de ce qui apparaît différent.

La matière devient ainsi le support d’une réflexion sociale.

La technique n’est plus le but

Cette primauté du message est pourtant le résultat d'une évolution.

Pendant plusieurs années, Alberto Bustos reconnaît s’être presque « obsédé » avec la technique. Autodidacte, il regardait le travail des autres céramistes en doutant constamment de la valeur du sien. Il a alors cherché à réaliser des pièces toujours plus complexes, comme s’il fallait démontrer qu’il pouvait lui aussi trouver sa place parmi les céramistes reconnus.

Puis est arrivé le moment où cette démonstration ne lui a plus semblé nécessaire.

« Je me suis dit : ça suffit. Tu contrôles la technique. Continue à évoluer, mais concentre-toi sur le message. »

Son travail s’est alors simplifié et son rapport au résultat s’est encore détendu. Une pièce réussie peut être exposée. Une pièce cassée peut devenir autre chose.

Car Alberto Bustos ne jette presque rien.

Dans l’atelier, il nous montre plusieurs sculptures reconstruites à partir de fragments d’œuvres différentes. Deux accidents peuvent ainsi donner naissance à une troisième pièce.

Ailleurs, des branches plongées dans une barbotine disparaissent pendant la cuisson et laissent derrière elles leur empreinte creuse. De la porcelaine vient ensuite rejoindre cette structure sombre qui évoque un paysage incendié.

Quelque chose a disparu. Pourtant quelque chose recommence.

Dégradation, transformation, espoir

C’est probablement là que se trouve le fil le plus évident de son œuvre.

Dans ses sculptures comme dans ses pièces murales, Alberto Bustos met constamment en scène des transformations. Des structures géométriques deviennent végétales ; des ruines produisent de nouvelles formes ; une matière apparemment morte laisse apparaître une couleur.

Ses « arbres urbains » en offrent une image particulièrement claire. Après tant d’années passées en ville, il imagine des arbres qui auraient fini par adopter la morphologie de leur environnement. Le tronc devient architecture, les branches deviennent blocs. Mais au cœur de cette géométrie réapparaît progressivement le vivant.

La même réflexion s’applique aux êtres humains.

Alberto Bustos voit nos sociétés évoluer vers une forme d’uniformisation : mêmes vêtements, mêmes goûts, mêmes modes. Certaines de ses œuvres montrent ainsi des éléments semblables les uns aux autres, avant que l’un d’eux ne rompe cette répétition et ne retrouve une direction ou une couleur propre.

Dans d’autres sculptures, les individus restent au contraire séparés, isolés. L’artiste y voit l’image d’une société qui entretient de plus en plus ses relations dans les espaces virtuels. L’espoir serait alors de retrouver le contact et la communauté réelle, de sortir de cet isolement pour agir ensemble.

L’artiste comme voix

Ces dernières années, les préoccupations sociales et politiques ont pris une place croissante dans son travail.

Une pièce récente présentée dans l’atelier fait directement référence à Gaza et aux Palestiniens. Alberto Bustos y associe des architectures évoquant les futurs complexes de luxe qu’il imagine construits sur un territoire détruit à des éléments réalisés avec de l’éponge, représentant pour lui les êtres humains ensevelis sous cette transformation.

D’autres œuvres parlent des guerres à travers des bâtiments noirs, cassés ou brûlés. Mais là encore, au milieu des ruines, quelque chose finit par pousser.

Cette prise de position correspond à la conception qu’Alberto Bustos se fait aujourd’hui du rôle de l’artiste.

À ses yeux, Internet et les réseaux sociaux ont offert aux artistes une audience qui implique aussi une responsabilité. Ils ne peuvent pas seulement parler de technique, de pigments, d’émaux ou de cuisson. Ils disposent d’une « porte ouverte sur le monde » et peuvent s’en servir pour témoigner de la violence, des injustices ou de ce qu’il décrit comme une perte générale de sensibilité et d’empathie.

Dans l’atelier, en passant d’une sculpture à l’autre, le même récit finit ainsi par apparaître sous des formes différentes : destruction et reconstruction, géométrie et croissance, isolement et communauté, matière morte et matière vivante.

Alberto Bustos le répète devant plusieurs de ses œuvres : il reste presque toujours quelque chose qui résiste.

Un fragment coloré. Une pousse. Une racine. Un mouvement.

Dégradation, transformation, espoir.

Trois mots qui pourraient finalement résumer une œuvre dans laquelle la nature ne cesse de chercher son chemin pour redevenir vivante — et où la céramique, débarrassée de la peur de mal faire, devient autant matière d’expérimentation que moyen de prendre la parole.

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