LA CÉRAMIQUE, ART DES MINORITÉS ?
L’exposition Les Flammes du Musée d’Art moderne de Paris cristallise un nouvel engouement pour la céramique. Elle a déclenché une vague d’articles dans les médias dont profite l’ensemble du monde céramique. De même, l’événement a probablement attiré, par son joyeux bouillonnement, un nouveau public, peu désireux d’un discours didactique. Mais elle a, aussi, suscité des réserves, de la part notamment d’amateurs familiers du domaine.
A la réflexion, l’hypothèse que je formule, et soumets aux lecteurs, est qu’en fait, le projet est sous-tendu par deux principes directeurs qui se contrarient au lieu de s’enrichir. Le premier est l’option qui consiste à présenter à égalité tous les objets produits en céramique dans une perspective de décloisonnement des catégories. Cette option conduit à éluder la mise en évidence de la démarche artistique et de l’acte créatif. C’est ce nivellement qu’a noté, à juste titre, Richard Leydier dans Artpress. C’est aussi ce qui m’a gêné, je l’ai déjà écrit. Je reste convaincu que le décloisonnement a pour objectif la reconnaissance artistique de la céramique et donc l’identification dans l’objet, de ce qui relève de la l’intention de l’artiste.
Le deuxième axe porte sur la céramique comme art des minorités, sexuelles et raciales, contre pouvoir, remise en cause des idées dominantes. Ce message, d’une grande actualité, fait participer la céramique au mouvement actuel des idées. C’est lui qui est en écho avec les médias et une partie du public. C’est cette réflexion sur laquelle je souhaite revenir. Ce sont ces concepts que je nous invite à discuter.
Ces concepts sont développés par Anne Dressen dans le texte qu’elle a publié dans le catalogue et qu’il faut lire entièrement, La Révolution Permanente de la Céramique. Je voudrais en citer quelques extraits : « la céramique fait partie des impensés du modernisme, invisibilisés, victimes de préjugés racistes, sexistes et classiques émis à l’encontre du faiseur, du matériau et de l’intention supposée de l’objet, qu’il soit utilitaire, ethnique, populaire ou folklorique. », plus loin, « on constate que les médiums historiquement minorés dans l’échelle des arts sont ceux que certaines minorités choisissent et ce, pour ces raisons mêmes, de se réapproprier ». Elle cite les artistes féministes mais aussi Dave the Poter ancien esclave africain-américain redécouvert par Theaster Gates dans les années 2000. Parmi les minorités, elle ajoute qu’ « on ne peut que reconnaître le rôle fondamentale qu’occupe la céramique au sein de la communauté LGBTQIA+ » et « construction ou subjectivation, in progress d’une identité alternative ». Dans le paragraphe de conclusion, elle cite la philosophe Catherine Malibou « la plasticité est un état de désobéissance intérieure. ».
Cette analyse philosophique, idéologique et politique est l’apport fondamental de l’exposition. Or cette lecture,masquée par le parti pris d’égalité des pratiques, n’est lisible que si on interprète les œuvres, non seulement par ce qu’elles offrent à notre regard mais aussi par l’intention discursive de l’artiste. Les œuvres qui illustrent ces idées sont étroitement liées aux convictions des artistes, à leur vision du monde et de l’homme.
Il est d’autant plus dommage que l’exposition n’ait pas apporté la démonstration du propos qui la sous-tend, qu’elle disposait des œuvres pour le faire. Treaster Gates artiste noir américain était présent grâce à une sculpture représentative de sa réflexion sur la condition des noirs aux Etats-Unis Il a été invité comme commissaire d’exposition par les musées anglais en ce moment même. Toute l’œuvre d’Elsa Sahal est animée de convictions féministes. Johan Creten commente sans cesse les questions de pouvoir et de sexualité. Il faudrait analyser les démarches de Luigi Ontani. Grayson Perry, Caroline Smit, Rubi Neri, Viola Frey, Robert Arneson, Dewar & Gicquel, Camern Jamie, mais aussi Marc Alberghina, Wayne Fischer. Il y avait de quoi faire . Et ce n’est pas vrai seulement de nos contemporains. Qu’exprime ce Skythès Aryballe janiforme de 520-10 avant notre ère ? Bernard Palissy, lui même au 16e siècle, était un rebelle, rallié à la religion réformée pour remettre en cause les idées reçues y compris l’interprétation de la nature comme œuvre de Dieu. Je m’attendais à voir commenter ces démarches contemporaines ou historiques dans le colloque Céramique et Politique.
Or ces concepts alimentent les interrogations de nos contemporains. Cette tribune ne peut donner quelques indications qu’il faudrait approfondir. Que voyait-on à l’exposition inaugurale de la Bourse du Commerce avec David Hammons, Marlène Dumas ou Thomas Schutte ? Ces préoccupations sont à l’origine des démarches des artistes sélectionnés pour le prix Marcel Duchamp. Les vases qu’avait présentés Barthélémy Toguo, dont l’œuvre est imprégnée de la question migratoire, étaient peints d'images parlant des épidémies qui menacent l’Afrique et le monde, sida et Ebola à l'époque. Depuis les Magiciens de la Terre de Jean-Hubert Martin ou Altermoderne de Nicolas Bourriaud à la Tate en 2009, les positions se sont radicalisées sous l’impératif des études anticoloniales et des recherches de genre. Elles sont le prolongement de l’ouverture au monde que ces précusereurs avaient initiée.
Qu’apporte cette spécification de ce médium comme pratique privilégiée des minorités ? D’abord, de mettre la lumière sur les artistes concernés et de nous inviter à mieux le comprendre. Ensuite de placer la céramique au cœur des débats d’actualité. La création céramique a trop souvent souffert d’être marginalisée pour qu’on s’en désole. Dans le prolongement, ce devrait encourager le sentiment d’appartenance des jeunes artistes au contexte contemporain et les inciter à s’interroger sur le sens de leurs pratiques au-delà de la technique. Ce n’est pas mineur et nos attentes sont immenses.
Cette tribune pourrait s’arrêter là. Je craindrais qu’elle donne l’impression de trop privilégier cette seule interprétation. La céramique, art de la terre, de la mémoire, de l’empreinte, est un médium des éléments naturels donc des questions environnementales. Pensons à Guiseppe Penone qui fixe le souffle du vente, à Daniel Pontoreau, artiste de l’espace ou, parmi les jeunes, à Benoît Pouplart obsédé par le changement climatique, absents de l’exposition, à l’exception, dans ce domaine, d’Hélène Garrache. Que dire de la démarche de Camille Virot marqué par sa proximité avec les potières d’Afrique, là où l’argile pénètre le corps comme nulle part ? Et des céramistes naturalistes, telles Bente Skjottgaard, animés de préoccupations écologiques ?
D’autres voies sont ouvertes. Il est impossible de tout citer, le néo baroque de Nick Weddell ou Sharif Farrag, le constructivisme de Claudine Monchaussée ou d’Arlène Shechet, le pop de Betty Woodman ou Patrick Loughran, sans oublier, la maîtrise souveraine des expressionnistes abstraits, toujours admirables, comme Champy, Dejonghe ou Vernis, qui travaillent la matière pour la matière. Rappelons nous que Claude Monet peignaient les Nymphéas au moment où Picasso et Braque inventaient le cubisme.
Quoi qu’il en soit, l’analyse d’Anne Dressen est stimulante. Elle donne la preuve d’une nouvelle actualité de la céramique. De ce point de vue, les Flammes apportent une contribution historique à la compréhension de l’art céramique.
Bernard Bachelier
Tribune - Club des collectionneurs de céramique.pdf
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