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Sébastien BARRERE
24 juin 2026
L’Odyssée de l’imaginaire

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L’Odyssée de l’imaginaire

Il y a des moments où l’on comprend qu’une exposition, ce n’est pas simplement « montrer des objets ».

J’en veux pour preuve le discours engagé du président du Centre de Céramique Contemporaine de Giroussens, Patrick Couvidat, lors du vernissage de l’exposition :

« Le maire RN de Castres, ville du musée Goya et du musée Jean Jaurès, vient d’annuler la représentation de la pièce Passeport ou l’Odyssée d’un jeune Érythréen d’Alexis Michalik. »

Au moment où, dans notre département, un maire s’est senti assez légitime pour déprogrammer une pièce de théâtre à Castres pour des raisons idéologiques, les commissaires Patrick Couvidat et Chloé Courbet proposent un manifeste de résistance :

Rêver, c’est résister

Créer, c’est résister

Créer et rêver, c’est résister encore et encore

Derrière ces trois lignes, il y a une volonté forte de montrer que ce qui est beau dans la création, c’est la singularité de l’artiste, envers et contre toute tentative de décider à sa place de ce qui entre dans les canons de l’époque, loin de toute volonté de lui dicter ce qu’il devrait penser, montrer ou créer.

La fantaisie d’un esprit doit ouvrir des portes vers un espace inviolable : celui de l’imagination, une imagination irréductible à la volonté autoritaire des tyrans. C’est peut-être là que réside la véritable force de l’art : dans sa capacité à échapper à ceux qui voudraient en fixer les limites.

Interview Patrick Couvidat, commissaire de l'exposition

Que signifie pour  titre de l’exposition, L’Odyssée de l’imaginaire ?

Patrick Couvidat : L’idée m’est venue en repensant aux expositions de la Halle Saint-Pierre où l’on découvrait des artistes présentant des œuvres d’une incroyable richesse imaginative. L’odyssée est avant tout un voyage, une quête dont l’intérêt ne réside pas dans la destination finale mais dans le chemin parcouru.

Chacun des artistes présentés ici effectue son propre voyage, en empruntant des routes parfois parallèles, parfois divergentes. Nicolas Rousseau et Sébastien Barrère revendiquent par exemple tous deux un travail ludique, nourri de récits d’enfance, de dessins animés et de héros issus de la culture populaire.

À travers son travail, Bertrand Secret nous fait accoster sur une île hors du monde, absente de toutes les cartes mais pourtant pleinement réelle. Un territoire mouvant, sauvage, situé à l’écart du visible.

Sarah Clotuche et Arnauld Le Calvé nous entraînent, entre mémoire et devenir, vers une revisitation des mythes à travers des formes totémiques. Rafael Chacon nous ouvre quant à lui les portes d’un royaume intérieur où son imagination et sa révolution personnelle prennent forme dans ses créations.

Tous ces artistes nous rappellent que l’imaginaire est une force de résistance et que leurs œuvres possèdent la puissance d’un manifeste.

Cette exposition s’inscrit-elle dans la continuité de « Barock » ?

Oui, j’y vois de nombreuses similitudes, notamment dans la liberté d’expression et dans la liberté des mises en œuvre. Lors de l’installation, ce qui nous a particulièrement frappés, c’est le caractère ludique des propositions présentées. Malgré la diversité des démarches, une cohérence s’est rapidement imposée, sans doute parce que tous ces artistes partagent ce goût du jeu, de l’invention et du détournement.

Peut-on y voir une question de génération ?

Certainement. Les références de cette génération contribuent à faire émerger un nouvel esprit. La matière est la même, mais ces artistes s’en servent différemment, avec leurs propres codes. On y trouve une écriture narrative qui relève parfois du conte, parfois du mythe, mais toujours avec la volonté de se réapproprier le monde à travers une narration personnelle.

Au fond, chacun cherche à sa manière à réenchanter le réel. Et c’est précisément en cela que cette exposition prend tout son sens : elle nous rappelle que l’imaginaire demeure une force de résistance et que les figures qu’elle convoque possèdent la force tranquille d’un manifeste.

Interview des artistes :

Arnauld Le Calvé

Tu évoques les religions animistes dans ton travail. Quelle place occupent-elles dans ton univers ?

Mon travail est lié d’une certaine manière aux religions animistes. Mes sculptures sont un peu comme des totems, en relation avec la nature et avec l’homme. Je les vois comme des gardiennes, à l’image des kami dans la tradition shintoïste, ces esprits qui protègent certains lieux.

Ces gardiennes protègent-elles quelque chose en particulier ?

On peut imaginer qu’elles veillent sur certains endroits ou qu’elles dialoguent avec les esprits. Elles incarnent une présence protectrice, une forme de lien entre le monde visible et l’invisible.

Le regard occupe une place importante dans tes sculptures. Que représente ce grand œil ?

Le gros œil regarde le monde. C’est une présence attentive, une forme de vigilance. Il participe à cette idée de gardien qui observe ce qui l’entoure.

Le titre de l’exposition évoque une odyssée. Que signifie cette notion pour toi ?

L’odyssée est un voyage qui transforme. C’est l’idée d’un déplacement, physique ou intérieur, qui modifie notre regard sur le monde.

Retrouves-tu cette idée de voyage dans ton propre travail ?

Oui, mais c’est aussi un voyage dans le temps. Mes sculptures sont en quelque sorte des témoins. Elles portent la trace de ce qui se passe, de ce qui se transforme au fil du temps.

Tes sculptures semblent à la fois très anciennes et très contemporaines. Quel rapport entretiens-tu avec le temps ?

J’aime cette idée que mes pièces puissent traverser les époques. Elles puisent dans des croyances très anciennes tout en parlant de préoccupations actuelles. Elles sont à la fois ancrées dans une mémoire et ouvertes sur le présent.

Bertrand Secret

1. Tu évoques souvent des territoires imaginaires. De quel monde sortent les nombreux personnages que tu présentes à Giroussens ?

Ça reste un grand mystère pour moi-même.

J’avance à tâtons. Tout mon travail est lié à mon intime expérience existentielle. Je mène une enquête sur les frontières poreuses entre réel et imaginaire, le monde des archétypes jungiens, l’histoire des images depuis les premières figures rupestres jusqu’à mes contemporains.

Ce qui se modèle sous mes mains, c’est la cristallisation hermétique de toutes ces images qui dansent sous mes paupières.

Ce sont des sculptures koan, des énigmes à interpréter.

2. Le grand portail qui nous accueille dans l’exposition, vers quel monde nous invite-t-il à entrer ?

C’est assez ouvert, comme toujours !

Je fais référence avec cette grande porte à la fois à mon père, tailleur de pierre passé par les Compagnons du Devoir, avec lequel je travaillais l’été quand j’étais adolescent. Il m’a transmis son goût des pierres.

Mais aussi au Palais idéal du Facteur Cheval qui m’a profondément marqué ; à l’architecture barocco-végétale d’Angkor, la quintessence des ruines sacrées digérées par la jungle.

Et puis c’est aussi l’influence des torii japonais, ces grandes portes rouges qui ponctuent l’espace de ce pays que j’adore.

C’est une porte qui, lorsqu’on la traverse, nous transforme et nous transporte vers un monde avec lequel on pourrait avoir une sorte de connexion intense.

3. As-tu l’impression d’être un explorateur de l’imaginaire ou un bâtisseur de mondes ? Le trône qui nous accueille en entrant dans l’exposition est-il le tien ?

Je suis juste un gars qui cherche une manière d’exister dans ce monde un peu fou, infiniment beau et terrifiant.

Un peu inadapté, j’ai trouvé qu’il n’était pas mal de se trouver un bout d’atelier dans lequel mener des expériences à partager avec mes contemporains.

Le trône exposé pour la première fois à Giroussens est un trône dédié au dieu Pan. C’est une figure complexe qui a donné lieu au mot « panique », mais aussi une représentation de la nature dans notre culture.

Il faut bien admettre qu’en Occident, on est en train de tout détruire. On a tendance à mettre la nature à distance, à l’esthétiser, à la romantiser, alors que les notions de « paysage » et de « nature » n’existent même pas dans tellement de cultures de par le monde.

Et avec l’extinction du vivant à l’œuvre et le dérèglement climatique, on assiste à un retour du refoulé violent. La nature nous rappelle terriblement notre fragilité…

Et le dieu Pan vient nous faire un petit coucou.

Ce trône est une tentative de l’amadouer, de lui laisser une place parmi nous.

Mais en attendant son retour, on a le droit de s’asseoir dessus :)

4. Que découvres-tu sur toi-même lorsque tu inventes ces territoires ? Livre-nous ton « Secret »

J’avoue être un peu embêté pour répondre, car plus j’avance et plus je doute de réussir à élucider le grand mystère de l’existence.

Je pense pouvoir dire, par contre, qu’il faut garder ce « sense of wonder » qu’on a quand on est enfant et qu’on découvre tout pour la première fois. Le grand malheur, c’est qu’on a tendance à s’habituer et à ne plus voir la magie d’être ici, là, maintenant.

Donc amusons-nous !

Nicolas Rousseau

Tes œuvres semblent puiser dans les contes, les légendes et la culture populaire. Comment ces récits nourrissent-ils ton imaginaire ?

Rosset a une idée là-dessus qui me colle depuis longtemps. Il dit que l’imaginaire c’est ce qu’on fabrique pour ne pas voir le réel trop directement. Pas pour fuir, plutôt pour interposer quelque chose. Parce que le réel brut, sans filtre, c’est difficile à tenir. Quand je regarde mes pièces je crois que c’est exactement ce que je fais. Je fabrique des doubles. Une figure qui ressemble à un humain mais qui n’en est pas vraiment un. Un visage à l’intérieur d’une gueule. Des formes qui tournent autour de quelque chose sans jamais le nommer franchement. Après mon accident j’ai eu une fracture du coude, deux ans sans toucher à la céramique, j’ai quand même continué à dessiner. Et je me suis demandé pourquoi j’avais ce besoin-là, presque compulsif. Je pense que c’est ça la réponse. Pas échapper. Juste mettre quelque chose entre soi et l’arrêt.

Quel lien fais-tu entre les imaginaires de l’enfance et ceux de l’âge adulte ?

C’est une question à laquelle je réponds mal en général parce que pour moi il n’y a pas vraiment de rupture entre les deux. Enfant je remplissais des cahiers entiers. Des Batman, des Goldorak, des monstres, des faces hurlantes avec les cheveux en étoile. Des êtres que j’inventais et qui me faisaient un peu peur à moi-même. Je ne savais pas ce que je faisais, je saturais les pages. C’était compulsif, comme une pression intérieure qui cherchait une sortie. Aujourd’hui c’est exactement pareil. La pression est la même. Ce qui a changé c’est le matériau, l’argile, le papier Canson, et peut-être une conscience de ce que je fais qui s’est affinée. Mais le geste de départ est identique. Quelque chose qui sort avant que j’aie décidé ce que ça allait être. Je suis un enfant de Récré A2, de Goldorak, de cette époque où les Japonais nous envoyaient des dessins animés avec de vraies morts dedans, de vrais méchants, pas des histoires lisses. Ça rentrait dans la tête d’un enfant de huit ans et ça y reste. Ces formes hybrides que je fais en céramique, ces créatures qui sont plusieurs choses à la fois, je crois qu’elles viennent de là.

L’art brut aussi m’a toujours parlé pour cette raison. Parce que ces gens-là n’ont jamais coupé le fil entre l’enfance et ce qu’ils produisent. Ils n’ont pas appris à faire semblant que c’est séparé.

L’Odyssée raconte un retour. Lorsque tu explores ton imaginaire, vers quoi reviens-tu finalement : l’enfance, la mémoire, le réel ou autre chose ?

Je ne suis pas sûr de revenir quelque part en fait. Il y a un concept que j’aime beaucoup, l’inquiétante étrangeté, ce sentiment face à quelque chose qui est à la fois familier et profondément déplacé. Quand je modèle une forme je ne sais jamais vraiment ce que c’est. Est-ce que c’est un enfant, un animal, du végétal, une créature qui appartient à une mythologie que je ne connais pas moi-même. Cette zone-là m’intéresse. Pas l’étrange pur, pas le familier pur. L’entre-deux.

Et le processus c’est ça aussi. Je suis une idée, une association, je ne décide pas vraiment où je vais. La surprise c’est presque le but. Si je sais trop tôt ce que je suis en train de faire je me méfie. Dans l’Odyssée ce qui me parle le plus ce n’est pas le retour vers Ithaque. C’est le moment où Ulysse descend aux Enfers pour consulter les morts avant de reprendre sa route. La katabase. Cette descente obligée dans quelque chose d’obscur, d’immobile, avant de pouvoir continuer. Mon accident a été ça. Deux ans en bas. Et cette installation que je présente ici, ces petites pièces posées dans le sable, ces anciennes sculptures qui attendent sans vraiment savoir quoi, c’est ce moment-là. Pas un retour. Un passage.

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