L’odyssée de l’imaginaire » du 21 juin au 27 septembre
Profitez de cet été pour faire une enrichissante escale au centre de céramique de Giroussens près de Toulouse. L’exposition « L’odyssée de l’imaginaire » réunit les oeuvres foisonnantes de six artistes contemporains.
Il y a des moments où l’on comprend qu’une exposition, ce n’est pas simplement « montrer des objets ». J’en veux pour preuve le discours engagé du président du Centre de Céramique Contemporaine de Giroussens, Patrick Couvidat, lors du vernissage de l’exposition :
« Le maire RN de Castres, ville du musée Goya et du musée Jean Jaurès, vient d’annuler la représentation de la pièce Passeport ou l’Odyssée d’un jeune Érythréen d’Alexis Michalik. »
Au moment où un élu se sent assez légitime pour déprogrammer une pièce de théâtre pour des raisons idéologiques, les commissaires Patrick Couvidat et Chloé Courbet proposent, avec L’Odyssée de l’imaginaire, présentée au Centre de Céramique Contemporaine de Giroussens du 21 juin au 21 septembre 2026, un véritable manifeste de résistance.
Rêver, c’est résister
Créer, c’est résister
Créer et rêver, c’est résister encore et encore
Derrière ces trois lignes, il y a une volonté forte de montrer que ce qui est beau dans la création, c’est la singularité de l’artiste, envers et contre toute tentative de décider à sa place de ce qui entre dans les canons de l’époque, loin de toute volonté de lui dicter ce qu’il devrait penser, montrer ou créer.
La fantaisie d’un esprit doit ouvrir des portes vers un espace inviolable : celui de l’imagination, une imagination irréductible à la volonté autoritaire des tyrans. C’est peut-être là que réside la véritable force de l’art : dans sa capacité à échapper à ceux qui voudraient en fixer les limites.
Patrick Couvidat - Chloé Courbet
Commissaires de l'exposition
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Interview Patrick Couvidat :
Que signifie le titre de l’exposition, L’Odyssée de l’imaginaire ?
Patrick Couvidat : L’idée m’est venue en repensant aux expositions de la Halle Saint-Pierre où l’on découvrait des artistes présentant des œuvres d’une incroyable richesse imaginative. L’odyssée est avant tout un voyage, une quête dont l’intérêt ne réside pas dans la destination finale mais dans le chemin parcouru.
Chacun des artistes présentés ici effectue son propre voyage, en empruntant des routes parfois parallèles, parfois divergentes. Nicolas Rousseau et toi, Sébastien, vous revendiquez par exemple tous les deux un travail ludique, nourri de récits d’enfance, de dessins animés et de héros issus de la culture populaire.
À travers son travail, Bertrand Secret nous fait accoster sur une île hors du monde, absente de toutes les cartes mais pourtant pleinement réelle. Un territoire mouvant, sauvage, situé à l’écart du visible.
Sarah Clotuche et Arnauld Le Calvé nous entraînent, entre mémoire et devenir, vers une revisitation des mythes à travers des formes totémiques. Rafael Chacon nous ouvre quant à lui les portes d’un royaume intérieur où son imagination et sa révolution personnelle prennent forme dans ses créations.
Tous ces artistes nous rappellent que l’imaginaire est une force de résistance et que leurs œuvres possèdent la puissance d’un manifeste.
Cette exposition s’inscrit-elle dans la continuité de « Barock » ?
Oui, j’y vois de nombreuses similitudes, notamment dans la liberté d’expression et dans la liberté des mises en œuvre. Lors de l’installation, ce qui nous a particulièrement frappés, c’est le caractère ludique des propositions présentées. Malgré la diversité des démarches, une cohérence s’est rapidement imposée, sans doute parce que tous ces artistes partagent ce goût du jeu, de l’invention et du détournement.
Peut-on y voir une question de génération ?
Certainement. Les références de cette génération contribuent à faire émerger un nouvel esprit. La matière est la même, mais ces artistes s’en servent différemment, avec leurs propres codes. On y trouve une écriture narrative qui relève parfois du conte, parfois du mythe, mais toujours avec la volonté de se réapproprier le monde à travers une narration personnelle.
Au fond, chacun cherche à sa manière à réenchanter le réel. Et c’est précisément en cela que cette exposition prend tout son sens : elle nous rappelle que l’imaginaire demeure une force de résistance et que les figures qu’elle convoque possèdent la force tranquille d’un manifeste.
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Enthousiasmé par cette exposition, à laquelle je participe également, j’ai interrogé chacun des artistes afin de vous faire découvrir leurs univers et, qui sait, vous donner envie de faire une escale à Giroussens cet été.
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Rafael Chacón
Mythologue baroque !
C’est à l’occasion d’un séjour à Valence que j’ai découvert pour la première fois le travail de Rafael Chacón. La rencontre fut un véritable choc esthétique. J’ai été immédiatement subjugué par la force poétique et baroque de ses sculptures, leur étrangeté familière et leur capacité à convoquer un imaginaire à la fois personnel et universel. Ses œuvres semblent surgir d’un monde parallèle où le végétal, l’humain et le spirituel entretiennent des relations mystérieuses.
Cette singularité a été reconnue en 2022 lorsqu’il a remporté le Prix du Président de la Generalitat Valenciana lors de la XVe Biennale Internationale de Céramique de Manises avec son œuvre Mi jardín del Edén. Cette distinction lui a ensuite valu une exposition personnelle intitulée Impostura, présentée en 2024 au Musée de la Céramique de Manises dans le cadre de la XVIe Biennale Internationale de Céramique de Manises.
Après avoir rapporté aux commissaires cette belle découverte ils ont jugé que c'était un évidence de l'inclure dans la sélection.
Il a répondu à mes questions :
Quand tu crées une œuvre, pars-tu d’une image précise ou laisses-tu la forme te conduire vers des découvertes inattendues ?
J’ai le sentiment que toutes mes œuvres naissent d’une rêverie. D’un moment où je réfléchis à ce que je veux raconter, à partir d’une sensation ou d’une anecdote personnelle. Cependant, dès que je mets les mains dans la terre, je ressens l’obstination capricieuse de l’argile, et la danse créative commence. Je la vis comme une négociation entre ma force de séduction de bon Scorpion et l’indomptable sauvagerie de la matière, qui refuse d’être domestiquée.
Ces forces opposées me donnent vie en tant qu’artiste, et j’ai l’impression qu’elles s’insufflent dans la pièce, comme si l’argile était du marbre et mes doigts un ciseau. Lorsque l’œuvre est terminée, j’ai souvent le sentiment d’avoir trouvé un accord entre ce que je voulais raconter et le creuset dans lequel l’œuvre s’est finalement forgée.
Quelle place occupent les mythes, les légendes ou les récits fondateurs dans ton travail ?
Dans mon travail, raconter est au cœur même de la démarche. La narration y occupe une place essentielle, car j’ai tendance à enrichir mes pièces d’une certaine dimension baroque. Les mythes, les légendes et les récits fondateurs tiennent donc une place centrale dans mon univers, même s’ils demeurent avant tout des outils au service de mon propos.
Puisqu’il est inévitable que le narrateur universel soit aussi moi-même, il fait partie de la magie de pouvoir disposer des figures narratives, des archétypes et de l’essence des histoires dans la juste mesure que me dicte mon intuition d’artiste. Je dois reconnaître que ces mirages sensoriels participent largement au plaisir que je trouve dans la création, car ils laissent un vaste terrain à l’improvisation et au jeu. C’est là, je crois, que résident les muses.
Sans la possibilité de reconstruire le mythe ou l’essence d’une histoire, disparaît ce souffle qui rend une pièce amusante, espiègle ou ironique. Et même si l’artisan est parfois un créateur de chaos, je considère qu’il doit posséder la capacité, à la fois innée et acquise, de guider le spectateur, de le faire rêver les yeux ouverts et de susciter une émotion.
Lorsque je raconte mes histoires, j’y fais aussi passer une part de plaisir et de jeu.
Tes créatures donnent l’impression d’appartenir à une mythologie déjà existante. Comment cet univers s’est-il construit ?
La cosmogonie que j’ai lentement élaborée est le reflet de mon existence sensible. Elle se nourrit de toutes les influences éclectiques qui me traversent en tant qu’artiste : chaque livre que j’aime lire, chaque architecture qui retient mon regard, la musique qui me fascine ou encore les villes dont j’ai envie de parcourir les rues.
Je considère qu’un artiste doit d’abord se nourrir de l’art qui habite le monde avant de pouvoir se confronter à sa propre œuvre. Nous sommes des enfants qui jouent pour eux-mêmes, se racontant des histoires inspirées de leur quotidien, de ce qu’ils voient, entendent et ressentent.
La chance que je possède est de pouvoir prélever un petit fragment du monde, le pétrir, lui donner une forme et le restituer chargé d’une part de mon jeu personnel, comme s’il s’imprégnait de mon parfum et de mon essence vitale.
Les récits qui nous traversent collectivement circulent comme le sang dans un système imaginaire partagé. Ils appartiennent à tous et, pourtant, chacun les interprète à sa manière. Nous racontons l’expérience telle que nous la ressentons, et c’est ce qui nous rend uniques.
Mes histoires se regroupent autour de mes propres mythes, et l’ensemble de ces récits finit par constituer la mythologie de mon œuvre.
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Sarah Clotuche
Poétesse animiste
Ton travail semble dialoguer avec la mémoire. S’agit-il d’une mémoire personnelle ou collective ?
Les figures que je modèle évoquent une forme d’ancestralité qui nous relie à une mémoire collective, à un temps où le sacré faisait partie du quotidien.
Je m’intéresse à ce qui nous relie : nos héritages humains, animaux et végétaux, nos récits communs et nos interdépendances. Ces mémoires collectives entrent en résonance avec les histoires singulières de chacun·e.
L’image de l’archipel, développée par Édouard Glissant, m’accompagne souvent. Chaque être, chaque vécu, chaque territoire conserve sa singularité tout en restant relié aux autres par un réseau de relations. Mes sculptures tentent de rendre perceptibles ces liens invisibles.
Selon toi, pourquoi les humains ont-ils toujours eu besoin de créer des symboles et des figures imaginaires ?
Je pense que les symboles et les figures imaginaires sont une manière de penser ce qui nous dépasse ou nous préoccupe. Ils permettent de donner une forme à l’invisible, à nos peurs, nos désirs ou nos intuitions.
Les cultures animistes m’inspirent particulièrement parce qu’elles proposent une autre manière de percevoir le vivant et d’habiter le monde : la nature n’y est pas une simple ressource, mais une entité avec laquelle nous coexistons et entrons en relation.
Je suis sensible à l’idée développée par le philosophe Baptiste Morizot, selon laquelle la crise écologique est aussi une crise de notre sensibilité, née d’une rupture de nos liens avec le vivant.
Créer des figures, c’est tenter de retisser ces liens, d’ouvrir un espace poétique et de rendre cette altérité perceptible. C’est aussi imaginer d’autres formes de cohabitation.
Tes sculptures regardent-elles davantage vers le passé ou vers l’avenir ?
J’aime penser que mes sculptures appartiennent à un temps plus vaste. Elles évoquent des ancêtres ou des mémoires anciennes, peuplées de mythes, de rituels et de croyances qui continuent d’ouvrir des possibles.
Ce sont aussi des figures en transformation.
L’eau, qui traverse une grande partie de mon travail, est pour moi la métaphore de cette transformation permanente.
Pour moi, ces figures incarnent des interrogations qui traversent notre époque : comment cohabiter avec les autres formes de vie ? Comment faire commun sans effacer les différences ? Comment réinventer nos liens avec le vivant ? Comment se libérer des systèmes de domination ?
Que cherches-tu à rendre visible à travers la terre ?
La terre est mon langage. J’ai grandi les mains dans la terre et, très tôt, le modelage est devenu mon mode d’expression, mais aussi une forme de réparation.
Je cherche à rendre visibles des présences, un regard, une part de magie. À donner un corps à une intuition, une émotion ou une étrangeté, en façonnant des figures dotées de leur propre intériorité.
À travers la terre, je tente de rendre perceptible la porosité entre les mondes : entre l’humain et l’animal, le visible et l’invisible, l’intime et le collectif. Je considère mes sculptures comme des seuils, des présences qui invitent à ralentir et à interroger notre manière d’habiter le vivant.
Dans cette exposition, je présente un ensemble de sculptures issues de mes recherches autour de l’eau, de la fluidité et de la transformation. Installées à même le sol, elles semblent émerger d’un lit d’eau ou d’un paysage en devenir, comme des présences venues à notre rencontre.
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Arnauld Le Calvé
Un monde de veilleurs...
Tu évoques les religions animistes dans ton travail. Quelle place occupent-elles dans ton univers ?
Mon travail est lié d’une certaine manière aux religions animistes. Mes sculptures sont un peu comme des totems, en relation avec la nature et avec l’homme. Je les vois comme des gardiennes, à l’image des kami dans la tradition shintoïste, ces esprits qui protègent certains lieux.
Ces gardiennes protègent-elles quelque chose en particulier ?
On peut imaginer qu’elles veillent sur certains endroits ou qu’elles dialoguent avec les esprits. Elles incarnent une présence protectrice, une forme de lien entre le monde visible et l’invisible.
Le regard occupe une place importante dans tes sculptures. Que représente ce grand œil ?
Le gros œil regarde le monde. C’est une présence attentive, une forme de vigilance. Il participe à cette idée de gardien qui observe ce qui l’entoure.
Le titre de l’exposition évoque une odyssée. Que signifie cette notion pour toi ?
L’odyssée est un voyage qui transforme. C’est l’idée d’un déplacement, physique ou intérieur, qui modifie notre regard sur le monde.
Retrouves-tu cette idée de voyage dans ton propre travail ?
Oui, mais c’est aussi un voyage dans le temps. Mes sculptures sont en quelque sorte des témoins. Elles portent la trace de ce qui se passe, de ce qui se transforme au fil du temps.
Tes sculptures semblent à la fois très anciennes et très contemporaines. Quel rapport entretiens-tu avec le temps ?
J’aime cette idée que mes pièces puissent traverser les époques. Elles puisent dans des croyances très anciennes tout en parlant de préoccupations actuelles. Elles sont à la fois ancrées dans une mémoire et ouvertes sur le présent.
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Bertrand Secret
Intime et mystique...
Tu évoques souvent des territoires imaginaires. De quel monde sortent les nombreux personnages que tu présentes à Giroussens ?
Ça reste un grand mystère pour moi-même.
J’avance à tâtons. Tout mon travail est lié à mon intime expérience existentielle. Je mène une enquête sur les frontières poreuses entre réel et imaginaire, le monde des archétypes jungiens, l’histoire des images depuis les premières figures rupestres jusqu’à mes contemporains.
Ce qui se modèle sous mes mains, c’est la cristallisation hermétique de toutes ces images qui dansent sous mes paupières.
Ce sont des sculptures koan, des énigmes à interpréter.
Le grand portail qui nous accueille dans l’exposition, vers quel monde nous invite-t-il à entrer ?
C’est assez ouvert, comme toujours !
Je fais référence avec cette grande porte à la fois à mon père, tailleur de pierre passé par les Compagnons du Devoir, avec lequel je travaillais l’été quand j’étais adolescent. Il m’a transmis son goût des pierres.
Mais aussi au Palais idéal du Facteur Cheval qui m’a profondément marqué ; à l’architecture barocco-végétale d’Angkor, la quintessence des ruines sacrées digérées par la jungle.
Et puis c’est aussi l’influence des torii japonais, ces grandes portes rouges qui ponctuent l’espace de ce pays que j’adore.
C’est une porte qui, lorsqu’on la traverse, nous transforme et nous transporte vers un monde avec lequel on pourrait avoir une sorte de connexion intense.
As-tu l’impression d’être un explorateur de l’imaginaire ou un bâtisseur de mondes ? Le trône qui nous accueille en entrant dans l’exposition est-il le tien ?
Je suis juste un gars qui cherche une manière d’exister dans ce monde un peu fou, infiniment beau et terrifiant.
Un peu inadapté, j’ai trouvé qu’il n’était pas mal de se trouver un bout d’atelier dans lequel mener des expériences à partager avec mes contemporains.
Le trône exposé pour la première fois à Giroussens est un trône dédié au dieu Pan. C’est une figure complexe qui a donné lieu au mot « panique », mais aussi une représentation de la nature dans notre culture.
Il faut bien admettre qu’en Occident, on est en train de tout détruire. On a tendance à mettre la nature à distance, à l’esthétiser, à la romantiser, alors que les notions de « paysage » et de « nature » n’existent même pas dans tellement de cultures de par le monde.
Et avec l’extinction du vivant à l’œuvre et le dérèglement climatique, on assiste à un retour du refoulé violent. La nature nous rappelle terriblement notre fragilité…
Et le dieu Pan vient nous faire un petit coucou.
Ce trône est une tentative de l’amadouer, de lui laisser une place parmi nous.
Mais en attendant son retour, on a le droit de s’asseoir dessus :)
Que découvres-tu sur toi-même lorsque tu inventes ces territoires ? Livre-nous ton « Secret »
J’avoue être un peu embêté pour répondre, car plus j’avance et plus je doute de réussir à élucider le grand mystère de l’existence.
Je pense pouvoir dire, par contre, qu’il faut garder ce « sense of wonder » qu’on a quand on est enfant et qu’on découvre tout pour la première fois. Le grand malheur, c’est qu’on a tendance à s’habituer et à ne plus voir la magie d’être ici, là, maintenant.
Donc amusons-nous !
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Nicolas Rousseau
Un joueur pop...
Tes œuvres semblent puiser dans les contes, les légendes et la culture populaire. Comment ces récits nourrissent-ils ton imaginaire ?
Rosset a une idée là-dessus qui me colle depuis longtemps. Il dit que l’imaginaire c’est ce qu’on fabrique pour ne pas voir le réel trop directement. Pas pour fuir, plutôt pour interposer quelque chose. Parce que le réel brut, sans filtre, c’est difficile à tenir. Quand je regarde mes pièces je crois que c’est exactement ce que je fais. Je fabrique des doubles. Une figure qui ressemble à un humain mais qui n’en est pas vraiment un. Un visage à l’intérieur d’une gueule. Des formes qui tournent autour de quelque chose sans jamais le nommer franchement. Après mon accident j’ai eu une fracture du coude, deux ans sans toucher à la céramique, j’ai quand même continué à dessiner. Et je me suis demandé pourquoi j’avais ce besoin-là, presque compulsif. Je pense que c’est ça la réponse. Pas échapper. Juste mettre quelque chose entre soi et l’arrêt.
Quel lien fais-tu entre les imaginaires de l’enfance et ceux de l’âge adulte ?
C’est une question à laquelle je réponds mal en général parce que pour moi il n’y a pas vraiment de rupture entre les deux. Enfant je remplissais des cahiers entiers. Des Batman, des Goldorak, des monstres, des faces hurlantes avec les cheveux en étoile. Des êtres que j’inventais et qui me faisaient un peu peur à moi-même. Je ne savais pas ce que je faisais, je saturais les pages. C’était compulsif, comme une pression intérieure qui cherchait une sortie. Aujourd’hui c’est exactement pareil. La pression est la même. Ce qui a changé c’est le matériau, l’argile, le papier Canson, et peut-être une conscience de ce que je fais qui s’est affinée. Mais le geste de départ est identique. Quelque chose qui sort avant que j’aie décidé ce que ça allait être. Je suis un enfant de Récré A2, de Goldorak, de cette époque où les Japonais nous envoyaient des dessins animés avec de vraies morts dedans, de vrais méchants, pas des histoires lisses. Ça rentrait dans la tête d’un enfant de huit ans et ça y reste. Ces formes hybrides que je fais en céramique, ces créatures qui sont plusieurs choses à la fois, je crois qu’elles viennent de là.
L’art brut aussi m’a toujours parlé pour cette raison. Parce que ces gens-là n’ont jamais coupé le fil entre l’enfance et ce qu’ils produisent. Ils n’ont pas appris à faire semblant que c’est séparé.
L’Odyssée raconte un retour. Lorsque tu explores ton imaginaire, vers quoi reviens-tu finalement : l’enfance, la mémoire, le réel ou autre chose ?
Je ne suis pas sûr de revenir quelque part en fait. Il y a un concept que j’aime beaucoup, l’inquiétante étrangeté, ce sentiment face à quelque chose qui est à la fois familier et profondément déplacé. Quand je modèle une forme je ne sais jamais vraiment ce que c’est. Est-ce que c’est un enfant, un animal, du végétal, une créature qui appartient à une mythologie que je ne connais pas moi-même. Cette zone-là m’intéresse. Pas l’étrange pur, pas le familier pur. L’entre-deux.
Et le processus c’est ça aussi. Je suis une idée, une association, je ne décide pas vraiment où je vais. La surprise c’est presque le but. Si je sais trop tôt ce que je suis en train de faire je me méfie. Dans l’Odyssée ce qui me parle le plus ce n’est pas le retour vers Ithaque. C’est le moment où Ulysse descend aux Enfers pour consulter les morts avant de reprendre sa route. La katabase. Cette descente obligée dans quelque chose d’obscur, d’immobile, avant de pouvoir continuer. Mon accident a été ça. Deux ans en bas. Et cette installation que je présente ici, ces petites pièces posées dans le sable, ces anciennes sculptures qui attendent sans vraiment savoir quoi, c’est ce moment-là. Pas un retour. Un passage.
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Sébastien Barrère
Iconoclaste et facétieux ?
Après cette série d’entretiens et faisant moi-même partie de l’aventure, il était difficile de me soumettre au même exercice sans sombrer dans l’étrangeté d'un "auto-interview". J’ai donc choisi de vous éclairer librement sur mon approche.
Dans une zone de flottement entre le drôle, le bizarre et l’inquiétant vous verrez dans l'exposition "Arbor Fructibus Turgentibus", un arbre magique sous lequel dansent des dragons aux bouches quémendantes . L' ambiguïté m’intéresse parce qu’elle flirte avec notre inconscient. Pendant longtemps, j’ai mené un travail analytique que je regardais avec une certaine dérision sans vraiment mesurer à quel point il nourrissait ma manière d’être au monde. Aujourd’hui, j’observe avec la même curiosité amusée la façon dont j’interagis avec la terre. Je ne peux pas m’empêcher d’y introduire de l’humour. Mon cerveau, qui a besoin d’exprimer plusieurs strates à la fois me pousse à explorer simultanément la matière, la couleur, l’histoire, les fantasmes et les formes.
Quand une forme naît sous mes doigts aucun frein mental pour m'empêcher de la tordre jusqu'à ce qu' apparaissent des fruits étranges sur des arbres imaginaires et des formes équivoques. J’aime désacraliser les choses et partager ce décalage avec les gens. Dans l’exposition, je présente une œuvre intitulée "La Saison du Plaisir", un discret clin d’œil à Jean-Pierre Mocky et de la célèbre affiche de son film éponyme. L’imaginaire permet de rapprocher des éléments insolites dans un même espace et certains verront des motifs personnels apparaître comme dans les nuages.
Nourri par les contes, les dessins animés et la culture pop, je conserve des dessins animés des années 1980 un goût durable pour les formes rondes, colorées et acidulées qui influencent mon travail. Ils m’ont donné le goût du bizarre. Je ne cherche pas à construire un monde parfaitement cohérent, des fragments me suffisent et je n’ai pas de récit à imposer ni d’histoire fermée à transmettre. Je penche plus pour les œuvres ouvertes, celles qui laissent de l’espace à celui qui les regarde. D’une manière générale, je me méfie des récits trop guidés. J’ai besoin de pouvoir m’échapper, et j’aime laisser cette possibilité au spectateur. Alors, je laisse jouer ma fantaisie, et c’est précisément cela que je revendique lorsque je présente une pièce. Au fond, la question que j’adresse au regardeur est assez simple : qu’est-ce que vous allez bien pouvoir faire de ça ?
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